Togo : Enlisement De La Crise Politique Et Sociale

D’octobre 1990 à octobre 2010, soit vingt 20 années entières, les acteurs politiques du Togo auraient conclu plus d’une dizaine d’accords politiques à raison, grosso-modo, d’un accord tous les deux ans. Cette année 2010 marque les cinquante ans de l’indépendance du Togo. Elle devrait en principe permettre aux uns et aux autres de faire un bilan complet, de poser un diagnostic sans complaisance et en toute objectivité des maux qui entravent l’évolution du pays. Elle a été malheureusement l’occasion d’une récréation sans aucune étincelle historique, hypothéquant, par voie de conséquence, le coup d’envoi du prochain demi siècle. Dans ces conditions, de quel héritage bénéficieront les générations présentes et futures ?

La disparition du Président Gnassingbé EYADEMA et l’investiture monarchique de son fils GNASSINGBE Faure en 2005 ont exacerbé une crise politique sans nulle autre pareille avec son cortège de violences et de violations massives des droits humains. Le bilan des actions initiées surtout entre 2005 et 2010 pour une véritable sortie de cette longue crise, laisse perplexe et amène tout observateur attentif et consciencieux à se poser la question de savoir si tous les acteurs politiques veulent vraiment mettre définitivement fin à cette crise sociopolitique.

Le GRAD qui est un groupe de réflexion ne peut faillir à sa mission en restant plus longtemps sans se pencher sur ces moments pénibles de l’histoire de notre pays. Au regard des vaines actions entreprises, quelle lecture faire de la situation, quelles peuvent en être les causes et que faire ?

La léthargie politique et sociale au Togo

Les derniers épisodes de la vie sociopolitique dénotent à suffisance la léthargie que vit le Togo. Depuis l’élection présidentielle du 4 mars 2010, la réalité nationale n’en finit pas de se compliquer. Le climat sociopolitique de notre pays continue à se détériorer de façon inquiétante. Le paysage politique offre le pénible spectacle d’une maison dressée contre elle-même. La tentation d’aller à la « soupe gouvernementale » fait son œuvre. Elle provoque des scissions au sein des partis politiques et des manœuvres de dissolution d’autres. Tous ceux qui continuent de contester les résultats des élections présidentielles dont les conditions d’organisation sont loin d’être satisfaisantes selon les rapports de l’Union Européenne et ceux d’autres organisations qui étaient présentes lors de ces élections, ne sont pas bien perçus par le pouvoir. Il les empêche d’exprimer leur mécontentement et leur désapprobation par des manifestations populaires. Aussi, pour contenir la pression de la rue de monter, les forces de sécurité ont-elles repris du service, renouant avec les pratiques surannées qu’on croyait à jamais révolues. Chacune de leurs interventions occasionne des blessés inutiles dans le rang des manifestants aux mains nues. Inexorablement, la population, de moins en moins silencieuse, poursuit sa lutte pour la démocratie qui est le choix de la majorité.

Dans ce contexte peu reluisant, nos mentors extérieurs, du haut de leurs sciences, expliquent comme à l’accoutumée, les raisons des échecs des expériences démocratiques et de développement de nos sociétés : corruption, armée, violences, mauvaise gouvernance, etc. Soucieux plutôt de leurs intérêts, ces maestros préconisent alors des solutions nationales. C’est ainsi qu’ils ne manquent aucune occasion pour appeler paternellement le peuple à plus de retenue et à plus de patience, car, selon eux, la démocratisation pour chaque pays demande d’aller à sa propre vitesse, mais doit aussi tenir compte de son passé et de sa culture. Est-ce une erreur ? Sans conteste non. Mais l’approche des dites solutions renferme des intentions cyniques.

Sur le plan social et économique, c’est la dégradation poussée des conditions de vie des citoyens. Le pillage, la corruption, la gabegie et toutes les formes de mal gouvernance sont les maux qui gangrènent l’administration et caractérisent tout le système de gestion du pays. La cherté de la vie vient ajouter au drame quotidien des Togolais qui, sans pouvoir d’achat ou avec un pouvoir d’achat très faible, n’ont pas pu retenir leur mécontentement et leur colère lors de la récente augmentation du prix du carburant qui a failli mettre le feu aux poudres.

Ces incohérences et incuries qui caractérisent notre marche vers la démocratie, interpellent tous les Togolais. Les dirigeants politiques et le pouvoir doivent faire preuve de retenue et de beaucoup d’imagination afin d’éviter l’apocalypse que seul, un véritable consensus national basé sur un nouvel ordre politique viable, aiderait à conjurer. Quelles sont donc les causes de cette situation ?

Les causes de l’enlisement.

La routine dans laquelle se complait la classe politique toutes tendances confondues en signant des blancs-seings, notamment, l’Accord Politique Global (APG), sans garantie et sans volonté réelle de son application, entretient la crise et l’enferme dans un éternel recommencement. Pire, le manque de réflexe d’anticipation des acteurs politiques a sonné le glas des réformes essentielles prévues par APG.

S’agissant des Elections législatives d’octobre 2007, le découpage électoral datant de 1985 et le mode de scrutin proportionnel au plus fort reste n’ont pas permis, d’une part, d’assurer la représentation de toutes les composantes de la classe politique et, d’autre part, d’offrir l’opportunité d’engager des réformes institutionnelle et constitutionnelles à la satisfaction du plus grand nombre de citoyens . Quant à l’élection présidentielle du 4 mars 2010, la non observation des dispositions préalables pour une élection équitable, transparente et crédible, en particulier, le choix du mode de scrutin à un tour, les dérapages observés dans la composition du bureau de la CENI, le cafouillage relevé pendant la révision et l’affichage des listes électorales ont complètement vicié le processus électoral. De même, l’opacité dans la compilation et la proclamation des résultats de vote ne peut aboutir qu’à la contestation des résultats proclamés dans ces conditions.

Il sied de rappeler, indépendamment de la classe politique, que les organisations de la société civile, ont l’obligation de jouer le rôle d’éveilleur de conscience du citoyen dans le processus de démocratisation. De plus, les confessions religieuses présentes sur l’ensemble du territoire national, censées représenter l’autorité morale, ont opté pour un silence prudent depuis la proclamation des résultats jusqu’à ce jour. Malheureusement le pouvoir en place a toujours œuvré pour instrumentaliser la société civile au Togo. C’est ainsi que certaines de ses composantes sont étiquetées comme partisanes soit de l’opposition soit du Pouvoir. Il faut reconnaître que certains partis politiques au lieu de dénoncer cet état de fait l’ont plutôt cautionné. Quant aux organisations qui ne se prêtent pas à ce jeu, elles sont tout simplement considérées par le pouvoir en place comme des crypto partis d’opposition, traitées et marginalisées comme telles dans le processus de démocratisation.

La synergie devant être le fil conducteur des actions des acteurs politiques n’est que cacophonie. Ce qui entretient l’inertie de la classe politique actuelle à l’exception des actions du Front Républicain pour l’Alternance et le Changement (FRAC) et de l’Organisation pour Bâtir dans l’Union un Togo Solidaire (OBUTS).

Tout laisse croire que le pouvoir en place s’accommode très mal de la marche résolue de la grande majorité du peuple vers plus de liberté garante de tout développement.
Comment comprendre ce recours à la force, à la provocation, à l’intimidation et à toutes ces manœuvres visant à remettre en cause les acquis démocratiques arrachés de haute lutte depuis le début du processus de démocratisation en octobre 1990 ?

Ainsi, de l’avis de tout bon observateur de la vie quotidienne, l’on est dans une situation de blocage. L’initiative d’un chef de parti politique, appuyé par le pouvoir, crée l’agitation sociopolitique de ces derniers temps avec son cortège de violences, de violations massives des droits humains et les procès en cascade contre les média et les partis politiques. On assiste à la déliquescence totale et à une démission à tous les niveaux de l’Etat qui n’arrive pas à régler les crises à répétition au sein de la Fédération Togolaise de Football. C’est dans ce climat délétère que la dernière sortie médiatique du Président de l’Assemblée Nationale qui nie l’existence des morts lors des tragiques événements de 2005, remet en cause et banalise toute la problématique de la réconciliation. Il sied, à ce stade, de rappeler avec amertume et douleur les velléités de réconciliation décrétées par le passé.

Les propositions

Au regard des développements précédents, quelle peut être la portée réelle des stratégies des formations politiques de l’opposition ? Face aux objectifs de changement démocratique visés, des questions se posent sur le leadership, le degré d’engagement et de conviction des principaux responsables et des militants. La fragilité et le manque d’organisation de ces structures politiques constituent des obstacles aux attentes véritables des populations aspirant à l’État de droit, au respect des droits humains et au bien-être de tous les citoyens. C’est pourquoi, le GRAD pense qu’il serait indiqué, voire nécessaire de promouvoir de nouvelles approches et l’émergence de nouvelles structures capables de faire autrement la politique.

Une politique nouvelle exige des hommes nouveaux, de véritables responsables, peu soucieux des privilèges acquis et qui ont un idéal pour leur pays. Des hommes crédibles et respectueux des lois tant dans leurs expressions que dans leurs comportements, appelés plus que jamais à faire ce que le peuple attend d’eux et non le contraire. C’est pourquoi ces leaders, toutes sensibilités confondues, se doivent de prendre du recul pour favoriser l’émergence d’idées nouvelles au profit d’un véritable Etat de droit. Notre pays a besoin de dirigeants capables de concevoir et de proposer un projet de société, dans lequel se reconnaitront tous les citoyens appelés à bâtir un Togo nouveau. Notre pays a besoin également d’une justice indépendante et crédible.

Pour ce faire, il faut une rupture, un changement de voie qui passe par une reconversion des mentalités. Il faut aussi des institutions crédibles acceptées par tous et qui fonctionnent avec efficacité sous la direction d’hommes de probité, de valeur morale et de compétence technique avérées. Il est donc impérieux de revisiter les conditions de la mise en place de ces institutions et de la désignation de ceux qui les animent.

Dans cette optique et pour construire le Togo dans la paix et dans la concorde, le GRAD propose ce qui suit :
A l’endroit du Pouvoir en place:

  • Prendre ses responsabilités face à la situation actuelle pour une sortie effective du Togo de l’enlisement ;
  • Evaluer sans complaisance le fonctionnement des structures et institutions en place ;
  • Remédier aux manœuvres de cohabitation qui posent plus de problèmes qu’elles n’apportent de réelles solutions à la crise ;
  • Créer un environnement propice à la mise en œuvre effective des recommandations issues des engagements pris.

A l’endroit des familles politiques :

  • Prendre conscience de leur rôle dans le processus de démocratisation
  • Privilégier la véritable concertation constructive dans l’intérêt de la population

A l’endroit de la société civile :

  • Prendre conscience de leur rôle pour peser davantage dans le processus de démocratisation
  • Rester vigilante pour faire échec à toute tentative d’instrumentalisation d’où qu’elle vienne

Pour conclure, le GRAD rappelle que les expériences de ces vingt dernières années de la pratique politique révèlent que la grande majorité de la population est toujours en attente d’un véritable changement. Elle a mis en évidence une forme de sanction automatique qui pénalise toute incartade des formations politiques de l’opposition. Elle les associe au pouvoir en place qui ne cesse de faire l’impasse sur les réformes institutionnelles et constitutionnelles.

Par conséquent le GRAD croit en la nécessité de l’émergence d’une nouvelle classe politique et estime indispensable la formation à la citoyenneté

La formation à la citoyenneté concerne la population et doit être assurée par tous les acteurs de la vie nationale, à savoir les familles politiques, les organisations de la société civile, les institutions chargées des programmes d’enseignement scolaire et universitaire. Il y a également lieu de poursuivre les programmes de formation et de recyclage des forces armées, des forces de l’ordre et de sécurité ainsi que des organisations syndicales.

Enfin s’agissant de la justice, il faut la sortir de sa misère juridique et judiciaire. C’est pour cette raison que la réforme en cours notamment la modernisation de la justice doit mettre un accent particulier sur la formation et la spécialisation des magistrats et auxiliaires de justice tout en recherchant les voies et moyens par lesquels son indépendance et sa crédibilité doivent être établies. C’est là un enjeu majeur pour l’avènement de la démocratie au Togo

Lomé le 3 octobre 2010

Le GRAD

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